Assis au fond de la salle

18 mars 2025

Assis au fond de la salle

Dans un pays où les annonces de réformes politiques se succèdent, la réalité raconte une toute autre histoire. Derrière les discours flamboyants des dirigeants, une jeunesse désabusée tente de garder la tête hors de l’eau. Les promesses de changement se multiplient, mais pour ceux qui les écoutent, le quotidien reste figé et l’avenir flou. Karim, lui, regarde tout cela avec un mélange de lassitude et de résignation. À travers ses yeux, on comprend combien l’espoir s’est effrité et à quel point les paroles officielles semblent loin des véritables aspirations de ceux qui devraient en être les premiers bénéficiaires.

Vous n’êtes nulle part. Vous êtes à une simple présentation de discours politique. C’est ainsi que l’on pourrait résumer ce moment, où les mots du politicien résonnent dans l’air, mais tombent sur des âmes fatiguées et désabusées. Le discours qui promet monts et merveilles, qui parle d’avenir et de révolution, ne fait que glisser sur une jeunesse lasse, prête à se perdre dans le silence. Karim, comme beaucoup d’autres, est là non par conviction, mais par obligation. Ce texte explore cette étrange rencontre entre la parole politique et la réalité de ceux qui n’y croient plus. Dans cette salle, entre les promesses en l’air et les regards vides, le véritable combat est celui de la croyance en un changement qui semble ne jamais venir.

« Vous êtes l’avenir. Vous, la jeunesse, vous allez enfin prendre votre place dans la démocratie. Ce que nous vous offrons aujourd’hui n’est pas une réforme, mais une révolution. Un pouvoir qui vous revient de droit. Vous allez enfin changer les choses. »

Les mots du politicien flottent dans l’air, lourds, sonores. Mais Karim ne les écoute plus. Pas ce soir. Il les connaît trop bien. Les mêmes promesses. Toujours les mêmes, creuses, vides.
De l’autre côté de la salle, l’agitation retombe peu à peu. La lumière est faible, les sièges poussiéreux, le bruit de fond étouffé. Un décor figé, hors du temps. Le politicien parle encore, mais Karim est ailleurs. Ou peut-être nulle part.

La salle est poussiéreuse, grisâtre. Le silence pèse, presque douloureux. Karim est au fond. Il ne voulait pas venir, mais il n’a pas eu le choix.
Devant lui, des rangées de jeunes immobiles, des regards éteints. Le centre communautaire lui-même semble usé : murs ternes, odeur de papier moisi, micro qui grésille, visages pâlis par des néons blafards. Karim s’est assis au fond, non par préférence, mais parce que c’est le seul endroit où il peut se fondre dans l’ombre.

Ils sont nombreux, ces jeunes qu’on appelle « l’avenir ». Mais ce soir, ils ne sont là que parce qu’ils n’avaient nulle part ailleurs où aller.

Personne ne parle vraiment. C’est une réunion, mais personne ne s’attend à ce que quelque chose se passe. C’est comme une répétition générale. Mais de quoi, exactement ? Personne ne sait trop.

Karim regarde autour de lui. Certains sont déjà partis mentalement. D’autres, plus jeunes, ont l’air d’avoir encore un peu d’espoir. Mais lui… Lui, il se demande pourquoi il est venu. Parce qu’il ne peut pas faire autrement. Parce que quelqu’un a dit qu’il fallait être là. Parce qu’il veut comprendre, ou du moins essayer. Mais au fond, il doute. Il doute déjà de tout. Tout en lui se dilue dans une mer d’indifférence.

Le politicien arrive enfin. Il porte un costume trop grand pour lui. Une cravate qui brille sous la lumière, comme un éclat de vérité bien trop éclatant pour être vrai. Ses dents sont trop blanches, trop parfaites, un sourire de façade sculpté pour le téléviseur. Il a ce regard, celui du type qui a vu trop de gens lever les yeux et qui oublie qu’ils ne le font que parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. Il parle, mais tout ce qu’on entend c’est un bruit de fond, une mélodie fausse, un hymne à la révolution que l’on tente de nous vendre comme un produit miracle.

La salle est un fourreau, et Karim en est l’ombre. Au fond, il y a ce micro grésillant, ce politicien qui semble s’enfoncer dans ses propres paroles, comme un bateau qui coule à petit feu. Et ce silence. Ce silence lourd, presque tangible. Karim regarde autour de lui : les jeunes qui étaient peut-être pleins de rêves et d’espoirs à leur arrivée sont maintenant des spectateurs fatigués de leur propre existence. Ils regardent le politicien avec des yeux vides, comme s’ils attendaient qu’on leur dise exactement ce qu’ils doivent penser. Ce qu’ils doivent espérer.

Karim se gratte la tête. Pourquoi il est là déjà ? Ce n’est pas vraiment une question qu’il se pose. Plus une constatation. Parce qu’on lui a dit d’y aller. Parce que c’est ce qu’on attend de lui, de sa génération. Il est là pour écouter, encore une fois, le même discours qui revient. Le même chant qui se répète, cette mélodie fausse mais qu’on tente de lui vendre comme un hymne à la révolution.

Le politicien, qui semble s’enfoncer dans ses propres paroles, dit encore :

« Ce changement, ce n’est pas pour demain. C’est aujourd’hui. Vous allez voir. »

Karim ferme les yeux un instant. Cette phrase… “Vous allez voir”. Combien de fois l’a-t-il entendue, cette phrase ? Comme un mantra qu’on répète en espérant qu’elle finisse par se réaliser. Mais Karim connaît la vérité : on ne voit pas ce qu’on ne nous montre pas. Ce qu’on ne veut pas voir. Les promesses sont comme des mirages. On les poursuit, mais elles s’éloignent dès qu’on croit les toucher.

Tout à coup, la salle, les visages, le décor, tout semble se déformer. Les mots du politicien deviennent des murmures, comme un vent dans un tunnel, et Karim se laisse aller dans cette torpeur. Pas par fatigue, mais parce qu’il n’a plus de place pour l’espoir. Il regarde les autres, leurs visages éteints, absorbés par la litanie du politicien. Ce sont eux, les jeunes du quartier, qui auraient dû être au cœur de ce changement. Mais ils n’y croient plus. Les rêves ont été usés, déchirés, jetés à la poubelle avec les tracts politiques.

Les applaudissements suivent, timides, mécaniques. Tout semble s’arrêter un instant. Puis, tout reprend. Le politicien descend de son podium, sa silhouette trop grande, trop parfaite, comme une illusion qui se brise en morceaux. Il passe devant eux, comme s’il se dirigeait vers un avenir qu’il a déjà écrit pour eux, sans même leur demander leur avis. Karim se lève, lentement, et prend son sac. Il ne dit rien. Il n’a même plus la force de regarder les autres. Il se dirige vers la porte. La rue, la chaleur, les bruits de la ville qui ne s’arrêtent jamais, l’attendent. Le politicien n’a pas vu son départ. Les autres ne l’ont pas remarqué non plus. Peut-être que demain, il reviendra. Mais pas pour ça. Pas pour ces promesses. Pas pour ce vent.

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