Là où tout s’effrite

Article : Là où tout s’effrite
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10 février 2025

Là où tout s’effrite

Je vous emmène ici. Je vous emmène chez moi, ici. Un lieu où les rêves apparaissent et s’éteignent en un instant. Un endroit où l’horizon disparaît sous un voile de poussière, et où l’avenir n’est qu’une promesse lointaine. Souvent oubliée avant même d’avoir eu la chance de se réaliser. C’est ici, dans cet espace suspendu entre hier et demain que des enfants grandissent. Des enfants qui portent un avenir qu’ils n’ont pas choisi, contraints de surfer dans un monde où leurs espoirs se heurtent sans cesse à la dure réalité de leur quotidien. C’est un endroit où le futur semble toujours hors de portée, et où chaque jour devient une lutte pour trouver un sens à ce qui semble être une quête sans fin.

AKWABA, chez moi !

C’est chez moi, ici.
Ici, là où j’ai grandi.
Là où je suis née un après-midi,

Sous un ciel trop lourd chargé de non-dits.
Là où l’horizon s’éteint avalé par la poussière,
Là où l’avenir s’effrite, fragile comme un rêve interdit.

C’est chez moi, ici.
Là où les promesses se consument avant même d’exister.
Là où la vie s’accroche, têtue, malgré les années.
C’est ici, là où le temps file et défile,
Où les âmes slament, clament et déclament leur exil.

C’est aussi ici,
Là où le temps file et défile sans attendre personne

C’est encore ici,
Là où la vie s’épuise,
Là où le silence voudrait fuir,
Mais se cogne aux murs du destin,
Prisonnier d’un éternel recommencement.

Souvent, on se demande : Et si ?
Et si, cette fois, tout était différent ?
Peut-être que la vie nous semblerait moins pesante.
Peut-être que…
Peut-être qu’elle nous laisserait un peu de répit.
Peut-être qu’on fêterait plus souvent.
Peut-être qu’on oserait affronter nos propres ombres,
Celles qui chuchotent dans le noir et pèsent sur nos épaules.

Peut-être… peut-être que,
Nous marcherions le cœur léger,
Les yeux levés vers un ciel clair et lumineux.

Mais non…
Nous sommes encore ici.
Chez moi, ici, l’air est lourd de tristesse infinie.
Nos cœurs se nouent sous le poids des non-dits.
Chez moi, ici, tout semble figé, tout semble fini.
Et de nos joies, il ne reste que l’écho d’un rêve enfoui.

C’est ici. C’est chez moi.

Ici, Là où les journées s’étirent sans promesses. Là où les nuits tombent trop vite. Elles engloutissent nos rêves à peine éclos. Ici, où le beau futur s’effrite sous le poids des réalités. Où l’espoir s’accroche aux murs fissurés de nos maisons en terre battue. Un peu comme un dernier souffle avant l’oubli. C’est ici que les rires d’enfants résonnent encore. Ils éclatent, purs et innocents, et pourtant… Que cachent-ils ? Derrière eux, les regards fatigués de nos parents. Derrière eux, les silences lourds, les pensées voilées et les soupirs retenus.

C’est ici. Chez moi.

Là où nos journées sont des chemins inachevés. Des rêves avortés. Des espoirs en pointillés. Un lendemain qui hésite à venir. Un futur qui tremble avant même d’exister. Avez-vous déjà ressenti l’incertitude ? Une seconde d’hésitation, un vertige, un doute ? Ici, c’est toute une vie suspendue à cette sensation. Ici, les rêves naissent et meurent aussi vite que nos lampadaires s’éteignent. Une panne. Un oubli. Une absence. Ils s’éteignent, et laissent derrière eux une ombre plus grande que nous.

Nous avançons. Pas parce que l’avenir nous appelle. Pas parce que l’espoir nous guide. Mais parce que rester est encore plus difficile. Alors, nous marchons. Par habitude. Par instinct. Par nécessité. Nous marchons sur des routes poussiéreuses, aux mille promesses non tenues. Des routes qui s’effacent sous nos pas et nous ramènent toujours au point de départ.

C’est ici. Chez moi. Là où nous, les jeunes, portons un avenir qui ne nous appartient pas. Un avenir trop lourd pour nos épaules. Certains fuient. D’autres restent. Fuir… Est-ce une lâcheté ou une nécessité ? Partir, c’est vouloir autre chose. Voir un ailleurs. Peut-être croire qu’ailleurs est mieux. Peut-être espérer que le monde ne soit pas fait que de murs et de portes closes. Rester… Est-ce une force ou un sacrifice ? Ceux qui restent trouvent une étrange résilience dans la poussière rouge de nos rues. Ils espèrent, malgré tout. Ils construisent de faux espoirs et les habillent de certitudes fragiles. Ils survivent, faute de mieux.

Ici, c’est un bruit constant. Les vieilles motos de nos pères qui toussent et crient sur les routes cabossées. Les marmites cabossées de nos mères qui chantent sur les feux de charbon. Les discussions des femmes qui sont lancées comme des poignards ou murmurées comme des prières. Nos écoles ? Elles sont fatiguées. Elles tiennent debout par habitude, mais ne ressemblent plus à rien. Elles ne promettent plus rien. Elles ne tiennent plus debout comme nos père. Nos enfants ? Ils deviennent maîtres du braquage avant d’être maîtres de leur propre destin. Ils sont sacrifiés, avant même d’avoir vécu. C’est ici. Chez moi. Là où le futur s’effrite et où le présent résiste. Là où l’école est un rêve lointain. Là où les mariages d’enfants ne sont pas du passé. Là où les enfants, au lieu d’être en classe, trouvent refuge dans la rue. Ici, chez moi, nous rêvons malgré tout. Nous rêvons contre tout. Nous rêvons avec l’espoir insensé que, peut-être, nous pourrons bâtir de nos mains ce que le monde nous refuse. Prenez un tabouret, car nous n’avons pas de fauteuil. Tenez de l’eau froide, elle n’est pas glacée. Akwaba chez moi !

Les chemins barrés de l’école

Ici, chez moi, l’école n’est pas un simple chemin à suivre. C’est un parcours semé d’obstacles, souvent plus ardu que celui de la vie elle-même. Quand on pense à l’école ici, on pense d’abord à un luxe que beaucoup ne peuvent s’offrir. Un luxe caché derrière des murs fissurés. Une promesse d’avenir que beaucoup ne parviennent jamais à atteindre. Les enfants qui, chaque matin, se lèvent avec l’espoir d’apprendre se heurtent à un mur : celui de la pauvreté. Les portes de l’école se ferment pour eux, tout simplement parce que leurs parents ne peuvent pas les y envoyer. La vie les rattrape bien trop vite.

À la maison, l’avenir se tisse différemment. Les enfants grandissent sans livres ni jouets, mais avec des tâches qui leur sont imposées dès qu’ils sont en âge de comprendre. Certains sont envoyés dans les champs pour aider à cultiver, d’autres restent à la maison pour s’occuper de leurs petits frères et sœurs. Quand on a à peine de quoi manger, l’école devient une option bien lointaine. Presque inaccessible. Et même pour ceux qui réussissent à franchir les portes de l’école, la lutte ne fait que commencer.

À l’école, il n’y a pas de salles bien éclairées de rangées de bureaux bien ordonnées. Parfois, les murs sont aussi usés que les espoirs des élèves qui y viennent. Les enseignants, bien qu’animés d’une grande volonté sont souvent débordés. Leurs salaires ne suffisent pas à alléger leur propre fardeau, et parfois, l’enseignant doit jongler entre sa tâche d’éducateur et les besoins pressants de sa propre famille. Les manuels scolaires, quand il y en a sont vieux, déchirés, parfois même inutilisables. Les enfants arrivent à l’école sans avoir pris de petit-déjeuner. Ils sont fatigués par la lourdeur du travail qu’ils ont dû accomplir avant d’y parvenir.

La situation est encore plus difficile pour les filles. Dans une société où le mariage précoce est encore une réalité, beaucoup de filles sont retirées de l’école et données en mariage bien avant qu’elles aient eu la chance de se construire un avenir par elles-mêmes. C’est une vie qui se déroule dans les ombres de ce qu’elles auraient pu devenir. Piégées par des traditions qui les maintiennent à l’écart de la connaissance. Celles qui, malgré tout, parviennent à rester à l’école, doivent faire face à de nombreuses difficultés. Leur trajet jusqu’à l’école est semé d’embûches, qu’il s’agisse de la distance, de la chaleur accablante, des obstacles familiaux ou même des dangers dans la rue. Pour elles, l’école est un combat quotidien, un combat qu’elles mènent, souvent, seules.

Même pour les enfants qui arrivent à franchir les portes de l’école, l’espoir de voir leurs rêves se réaliser semble parfois irréaliste. Les classes sont souvent surchargées, et l’enseignant ne peut accorder l’attention nécessaire à chaque élève. Les murs de l’école résonnent du bruit des élèves distraits, des chaises qui grincent, des bavardages qui rivalisent avec le bruit des motos à l’extérieur. Les enfants se battent pour leur place, mais beaucoup se laissent emporter par la pression et abandonnent, parce que, pour eux, l’éducation est une promesse brisée.

Les enfants sacrifiés

Chez nous, on apprend trop tôt que la vie n’est pas un conte de fées.
Je me souviens encore de ces journées où l’air chaud de la rue m’enveloppait, et les rires des autres enfants me semblaient lointains. Ici, la vie, c’est la rue, les regards durs des adultes, les promesses non tenues, et les rêves écrasés sous les pieds des plus forts. Nous, les enfants, on apprend très vite qu’il faut survivre, que le monde n’est pas un endroit où on peut se reposer. Se reposer pour rêver. Non, il faut agir, courir, voler… Voler parfois pour un morceau de pain, parfois juste pour quelques pièces que d’autres n’auront même pas remarqué manquer.

Je me souviens de ma tante.
Elle me demandait souvent de rapporter des assiettes lors des mariages, de glisser dans mes poches ce que je pouvais attraper discrètement. J’étais jeune, naïve, ne comprenant pas le poids de ce qu’on me demandait. À l’époque, cela me semblait normal. Les adultes autour de moi, ceux qui étaient censés être mes guides, m’encourageaient à faire ce qui me semblait « nécessaire », comme si voler un peu n’était qu’un jeu. « Ne t’inquiète pas, c’est juste pour aider. » Mais je n’avais aucune idée de ce que ce « juste pour aider » voulait vraiment dire.

Avec le temps, je me suis rendu compte que voler, ce n’est pas juste un geste.
C’est une partie de l’âme qu’on arrache. Chaque fois qu’on m’a demandé de voler, une petite part de mon innocence s’en allait. Elle fut emportée par l’air chaud de la rue. Et chaque fois, je m’éloignais un peu plus de cette enfance que j’avais pourtant le droit de vivre. Loin de moi l’idée de juger ceux qui me demandaient de le faire. C’était la vie qui poussait tout le monde à cela. Mais, en grandissant, je me suis rendu compte que, dans ces moments-là, on volait aussi quelque chose d’encore plus précieux que des objets : mon futur. Ce futur que je n’avais même pas encore imaginé, mais qui s’éloignait déjà à chaque geste que je faisais.

Et il y avait ces filles aussi, les plus jeunes que moi, qui se mariaient trop tôt.
Je les voyais, perdues dans des robes trop grandes pour elles, des yeux tristes, qui ne comprenaient même pas tout ce qui leur arrivait. Elles, elles n’avaient pas eu le temps de s’amuser, de rêver. Leur enfance a été balayée par des promesses d’adultes. Des choix qu’elles n’ont pas faits. C’était comme si l’enfance n’était pas un droit, mais un luxe qu’on ne pouvait pas se permettre.

Elles étaient mariées, avant même d’avoir eu le temps de comprendre ce que cela signifiait. Pour elles, c’était un fardeau qu’elles n’avaient pas choisi, un avenir qu’on leur volait sans qu’elles aient même eu la chance de se demander ce qu’elles voulaient devenir. Elles ne comprenaient pas encore comment se défendre, comment se battre pour ce qu’elles méritaient. Elles n’étaient pas prêtes. Personne n’est prêt à porter tout ce poids sur ses épaules à cet âge-là.

J’ai vu tout cela, vécu tout cela, dans les rues, dans les maisons, à travers les regards des adultes.
C’est comme si le temps s’était arrêté pour eux, comme si leur réalité était figée dans un cadre que je ne pouvais même pas comprendre à l’époque. Mais aujourd’hui, je vois que nous, les enfants des rues, on est toujours là. On survit. Mais à quel prix ? On nous vole l’opportunité de rêver, d’apprendre, de devenir ce que nous aurions dû devenir. Ce n’est pas juste un vol d’objets, ni même un vol d’enfance. C’est un vol de futur.

Enfants oubliés

Je me souviens de ce jour, il faisait chaud, et j’étais là, dans la rue, les pieds nus, la tête pleine de pensées sombres. J’avais 10 ans, ou peut-être 11. Ça fait si longtemps que je ne sais même plus. Tout le monde m’appelle « L’enfants oublié » C’est comme ça qu’on nous connaît ici. On vit dans l’ombre, invisibles aux yeux de ceux qui passent. Indifférents à notre souffrance. On est là, mais on n’existe pas vraiment pour eux.

Les jours se ressemblent tous. Je me réveille là où je peux, parfois sous un arbre, parfois dans un coin, n’importe où. Je regarde autour de moi, les autres enfants qui dorment, les plus petits qui pleurent, les plus grands qui m’ignorent. J’ai appris à ne pas pleurer. Pleurer, ça ne sert à rien. La rue te fait comprendre que ta douleur, tu dois la garder pour toi. Tout ce qu’on veut, c’est survivre, faire passer la journée. Alors je m’en vais, je vais dans les marchés, je demande un peu de pain, ou quelque chose à manger. Parfois, on me donne un morceau, parfois on me regarde juste et on me dit de partir. La plupart du temps, je me contente de regarder les autres manger, de les envier.

Mais je n’ai pas toujours faim. Parfois, ce qui me manque le plus, c’est quelqu’un qui me parle, quelqu’un qui me voit. La rue est remplie de gens qui m’ignorent, qui passent à côté de moi sans me jeter un regard. C’est comme si on n’existait pas. On est juste là, dans les coins sombres, dans les ruelles sales, les visages marqués par la fatigue et la peur, mais personne ne nous voit vraiment. On vit, on respire, mais on est invisibles. Et ça fait mal. Ça fait mal de sentir qu’on est rien pour ceux qui passent, rien pour ceux qui ne nous connaissent pas, rien pour ceux qui ne veulent même pas nous connaître.

Des fois, je me demande ce qu’aurait été ma vie si j’avais eu une famille, une maman qui m’aurait aimé, un endroit où j’aurais pu jouer, aller à l’école. Mais tout ça, c’est des rêves. Et quand tu es dans la rue, tu apprends à oublier tes rêves. Tu apprends à juste regarder le jour passer, à essayer de trouver un endroit où dormir, un endroit où tu te sentiras un peu en sécurité, même si ce n’est que pour quelques heures.

Il y a des nuits où je me couche et j’imagine ma maman. Je me demande si elle pense à moi, si elle se souvient de ce petit garçon qu’elle a laissé derrière. Je me demande si un jour, elle reviendra me chercher. Mais je sais que ça n’arrivera pas. La rue est ma maison maintenant. Parfois, j’ai envie de crier, de demander à quelqu’un de m’aider, de me sauver de ce piège. Mais j’ai appris à me taire, à garder ma douleur pour moi. Parce qu’ici, personne ne se soucie de toi.

Les autres enfants de la rue, on se parle parfois. On partage ce qu’on a, même si ce n’est pas grand-chose. On se réconforte comme on peut. C’est ça, notre solidarité. Mais on ne se plaint jamais. On ne peut pas. Parce qu’il n’y a personne qui écoute. Alors on se contente de vivre, de survivre, un jour après l’autre. On vit dans l’ombre, mais on rêve parfois d’un peu de lumière.

Peut-être qu’un jour quelqu’un nous verra, vraiment. Peut-être qu’un jour quelqu’un nous tendra la main. Mais pour l’instant, on continue à marcher, à avancer, même si on ne sait pas où on va. Parce que c’est tout ce qu’on peut faire.

Ici, c’est vraiment là où tout s’effrite

Ici, c’est vraiment là où tout s’effrite. Là où les rêves se désintègrent avant même d’avoir eu le temps de naître. Ici, c’est là ou les espoirs se consument dans l’indifférence du quotidien. Ici, dans cet espace figé entre hier et demain. Tout semble se déliter sous le poids des réalités qu’on ne peut plus ignorer. Les jeunes, loin d’être les bâtisseurs de demain portent un fardeau qu’on leur a imposé, un futur incertain fait de promesses non tenues. L’horizon est là, mais il reste inatteignable caché par un voile de poussière et de doutes. Ici, chaque jour est une répétition de l’incapacité à voir un demain meilleur. Et pourtant, malgré tout, ici, malgré tout ce qui se brise, quelque chose continue de vivre, quelque chose refuse de céder face à l’injustice. Mais cet espoir fragile, comme un souffle risque de s’éteindre tout aussi vite que les rêves qui l’ont nourri. Ici, c’est chez moi !

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