La toute première fois où cette étrangère a débarqué chez moi  

9 décembre 2024

La toute première fois où cette étrangère a débarqué chez moi  

Les premières règles marquent un tournant dans la vie de chaque fille. C’est une étape où l’on quitte doucement l’enfance pour entrer dans un monde nouveau, complexe et parfois déroutant. Mais elles ne viennent jamais seules. Elles s’accompagnent de nombreuses émotions : la curiosité, la peur, l’inquiétude, et bien souvent, le silence. Ce silence imposé par la société ou par notre propre gêne, transforme ce moment en une expérience parfois lourde à porter.

Aujourd’hui, je souhaite raconter mon histoire. Celle de mes premières règles. Un moment où j’ai été confrontée à mon corps d’une manière que je n’avais jamais connue auparavant. Ce fut une découverte aussi inattendue que déstabilisante. Un événement inattendu qui m’a fait ressentir des émotions contradictoires : fierté, confusion, et parfois un sentiment d’injustice face à ce phénomène que je ne contrôlais pas.

Ce récit, c’est celui d’un apprentissage. Celui d’une jeune fille qui tente de comprendre ce que signifie devenir une femme. Qui cherche encore des réponses dans un monde où les règles restent un sujet difficile à aborder. C’est l’histoire d’une rencontre avec mon propre corps. Un corps en transformation que j’ai dû apprivoiser au fil du temps.

Nous avons toutes eu une première fois. Une toute première fois où cela est arrivé. Une première fois où cela s’est passé. Nous n’avons rien vu venir, mais tout s’est passé rapidement. Une toute première fois où nous l’avons vu. Une toute première fois où cette petite goutte de sang a taché notre culotte. Elle a laissé derrière elle une multitude de questions, de doutes et parfois même de peurs. Ce moment, je m’en souviens comme si c’était hier.  

La toute première fois 

C’était pendant les vacances de ma classe de CM2, au mois d’août. Je venais à peine d’être admise aux examens de CEPE. Pendant mon mois d’anniversaire. Celui où j’avais l’habitude de me sentir heureuse. Mais cette fois, tout était différent. Une courte maladie m’avait clouée au lit, et je n’arrivais pas à comprendre pourquoi j’avais aussi mal au ventre. Cette était douleur sourde et forte. Elle ne voulait  pas me lâcher. Dans mon esprit d’enfant, j’ai pensé que j’avais une « plaie de ventre », une expression que j’avais entendue souvent dans mon entourage. Je ne pouvais pas imaginer une seule seconde que cette douleur marquait le début d’un voyage qui allait durer toute ma vie… enfin jusqu’à la ménopause. Un voyage que je n’allais forcément pas apprécier, moi qui aime les découvertes.  

Et puis, un matin, alors que je me retournais dans mon lit, je l’ai vue. Une petite tache rouge sur ma culotte. Rouge vif ou bordeaux, je ne sais plus. J’ai cligné des yeux plusieurs fois pour m’assurer que je ne rêvais pas. Mais non, c’était bien réel. Mon premier réflexe n’a pas été d’utiliser un coton ou quoi que ce soit pour stopper l’écoulement. D’ailleurs, à l’époque, je ne savais même pas qu’on devait utiliser quelque chose. J’étais perdue. Complètement.  

Cela a duré cinq jours. Cinq jours où j’étais perdue. Ne sachant pas vraiment comment réagir ni quoi faire. Je me contentais de changer de culotte aussi souvent que possible, comme si cela suffisait à gérer la situation. Mais, en réalité, je ne comprenais pas ce qui se passait dans mon propre corps.

À chaque fois que je me retrouvais à devoir changer de culotte, les larmes montaient sans que je puisse les retenir. Je pleurais de peur, d’incompréhension, et de frustration. Par nature, je ne supporte pas la vue du sang. Mais voir mon propre sang, jour après jour, amplifiait encore cette peur. C’était comme si ce sang, que je ne pouvais fuir venait me rappeler que quelque chose avait changé en moi. Quelque chose que je n’étais pas prête à affronter. Ces cinq jours m’ont semblé une éternité. Une période d’incertitude. Une période de gêne et d’un profond sentiment de solitude.

Puis, comme c’était venu, c’est reparti. Ni vu, ni connu. Cette mystérieuse étrangère s’effaça aussi discrètement qu’elle était apparue. Je me suis dit : c’est une cachottière celle-là. 

Je n’ai raconté à personne ce qui venait de se passer. Même pas à ma mère. Pourquoi ? Peut-être parce qu’elle ne m’avait jamais préparée à ce moment. Peut-être parce qu’elle-même ne savait pas comment aborder ces sujets avec moi ou qu’elle n’avait pas été éduquée à aborder la question avec moi. Alors, j’ai gardé ça pour moi. C’était mon secret. À moi seule. Un mystère que je ne comprenais pas, mais que je ne voulais partager avec personne. Parfois, c’est bien d’avoir des secrets avec soi-même. 

De plus, j’avais peur d’en parler au risque de me faire humilier. Là où j’ai grandi, j’ai vu des filles se faire humilier par leurs mères ou tantes lorsqu’elles avaient leurs premières règles. Elles prétendaient donner des conseils, mais en réalité, c’était souvent une suite de mythes effrayants. Je n’aimais pas non plus la manière dont les femmes de mon entourage abordaient les questions liées au sexe ou à l’intimité tour de moi. Toutes les fois où j’ai eu des questions concernant le sexe, j’ai préféré aller lire un livre. Là, j’avais l’impression qu’on respectait mon intimité contrairement aux femmes de mon entourage. 

Mes symptômes un peu fous

Pendant cette période, je me posais souvent une question : pourquoi les femmes doivent-elles passer par tout ça ? Pourquoi tant de souffrances et de symptômes incompréhensibles ? Chaque mois, c’était comme un combat contre mon propre corps. Avant même que mes règles arrivent, je me sentais déjà fatiguée. Comme si mon corps se préparait à quelque chose de difficile. Mon humeur changeait, et je ne comprenais pas pourquoi je devenais si émotive. Je me retrouve à pleurer sans savoir pourquoi.

Puis, mon ventre commençait à gonfler à cause des ballonnements. J’avais aussi des douleurs dans le bas du ventre, et c’était très difficile à supporter. Mes seins étaient sensibles, et le moindre contact me faisait mal. En plus, ma peau, qui était claire la semaine précédente devenait pleine de boutons. Comme si mon corps voulait me surprendre.

Quand les règles arrivaient, les douleurs devenaient encore plus fortes, et j’avais des crampes qui descendaient jusque dans le bas du dos. C’était vraiment dur, et parfois je ne savais pas comment les supporter. En plus, j’avais aussi des diarrhées qui venaient sans prévenir. Ce qui rendait tout encore plus compliqué. Et si ce n’était pas déjà assez, je me retrouvais souvent avec des maux de tête violents qui me clouaient au lit. 

Puis l’ovulation arrivait avec ses propres douleurs et symptômes. Ce qui ne faisait qu’aggraver la situation. Et après les règles, ce n’était pas plus facile. Mon ventre restait gonflé à cause de la rétention d’eau. Je me sentais fatiguée, et mes émotions étaient toujours un peu instables. Les boutons ne disparaissaient pas tout de suite, et j’avais parfois des problèmes de digestion. Comme de la diarrhée ou de la constipation. Même après mes règles, j’avais encore mal aux seins, au bas du dos et aux pieds. Chaque mois, je me demandais pourquoi il fallait que ce soit aussi compliqué. Si c’était à refaire, je ne suis pas sûre que je choisirais d’être une femme, car c’est vraiment difficile.

Les idées reçues

Puis il y a eu l’étape des idées reçues. Celle où, dans mon entourage, des croyances populaires se sont mêlées à mon ignorance et à ma peur. En Afrique, on grandit souvent avec une série de mythes et de tabous qui entourent la question des règles. Au début, je n’osais en parler à personne, même pas à mes amies. De peur d’être perçue comme ignorante ou d’attirer des moqueries. Mais ces idées reçues, transmises de génération en génération finissaient par me hanter.

On m’a dit que les règles étaient un signe de malédiction. C’était une punition divine. On m’a aussi expliqué que pendant mes règles, je ne devais pas manger de certains aliments. Comme le poisson ou les tomates, sous peine de voir mes douleurs s’intensifier. Il y avait aussi cette rumeur persistante qu’une femme ne devait pas se laver pendant cette période, car cela pourrait « fermer les portes de la fertilité » ou rendre l’écoulement encore plus abondant. Et il y avait cette peur, largement partagée : « Si tu manges trop de sucre, tu risques d’avoir des douleurs qui te feront perdre connaissance » On m’a même dit que certaines filles, à cause des règles, devenaient « insociables »ou « déprimées ». Ce qui ne faisait qu’augmenter le peur autour de la question.

Je me souviens aussi de cette croyance répandue que si une fille se laissait « voir » par un garçon pendant ses règles, cela entraînerait une grossesse immédiate. Une sorte de châtiment. Cela m’effrayait profondément, car je ne comprenais pas pourquoi un phénomène naturel et sain pouvait susciter autant de peur et de mystère.

C’est à travers ces idées erronées que j’ai grandi, alimentées par l’ignorance, la pudeur et la peur d’en parler. Ces mythes rendaient chaque cycle encore plus lourd. Ce qui marquait mes règles non seulement par la douleur physique, mais aussi par une pression mentale et sociale qui m’empêchait de comprendre et d’accepter ce qui se passait dans mon propre corps.

Tout ce que je savais des règles, je l’avais appris à travers mes lectures. Cela me faisait peur, tellement peur. Ces gouttes de sang avaient soudainement transformé mon monde, mais je ne savais pas encore dans quelle mesure. Pour une personne qui ne supporte pas la douleur, aussi petite soit-elle, comme moi, c’était un cauchemar. Je fais partie de ceux qui ne pensent pas qu’il faut toujours souffrir ou qu’on est obligé de supporter la souffrance.  

Une expérience douloureuse 

Deux mois se sont écoulés. Deux longs mois où je n’ai pas revu cette inconnue. Cette inconnue que je n’appréciais pas. Cette goutte rouge qui m’avait tant troublée. J’ai presque fini par l’oublier, me disant que c’était peut-être un accident. Que c’était sûrement un épisode isolé dans les séries de ma vie. Mais en novembre, il est revenu. Et cette fois, il ne s’est pas contenté de me surprendre. Il est arrivé avec violence. Accompagné de douleurs terribles. Ce lundi-là, je me trouvais au lycée. J’étais encore toute jeune. La plus jeune de mon groupe d’amies et de ma classe. Ce jour-là, toute ma jupe était tachée. Je me souviens encore des regards et des murmures autour de moi. J’étais mortifiée. J’avoue avoir beaucoup saigné. Un peu trop, d’ailleurs. 

J’ai pleuré. Incapable de contenir ma honte et ma douleur. Heureusement, mes amies, plus âgées et plus expérimentées sont venues à mon secours. Elles m’ont rassurée, m’ont expliqué quoi faire, comment me protéger, et quelles attitudes adopter.  Je n’oublierai jamais les mots réconfortantes qu’elles m’ont dit. Pour ce mois, j’ai saigné abondamment durant la période de mes règles qui a duré une semaine. J’étais terrifiée de voir autant de sang, et ça ? Ma mère ne l’a jamais su. Je lui ai tout caché. Je me souviens qu’un jour, une aînée m’a demandé :  

– Safi, est-ce que tu as déjà eu tes règles ?

Je lui ai répondu non. Pour être honnête, les questions de sexualité n’ont jamais été un sujet sur lequel les personnes de mon entourage m’inspiraient confiance. J’avais trop peur d’en parler. De crainte d’être humiliée. Là où j’ai grandi, j’ai souvent vu des filles subir des remarques blessantes de la part de leurs mères ou tantes après leurs premières règles. Sous prétexte de donner des conseils, elles véhiculaient en réalité des mythes effrayants qui faisaient plus de mal que de bien.

Je détestais la façon dont les femmes de mon entourage parlaient des menstruations : comme si c’était une honte ou un secret à préserver. Leur confier mes propres règles aurait été, pour moi, comme leur ouvrir la porte de mon intimité. Et ça, je ne pouvais pas l’accepter.

Ce corps que je peinais à accepter

Avec le temps, cette étrangère s’est installée dans ma vie. Sans jamais me demander mon avis. Mais je n’arrivais pas à l’accepter. Pire encore, j’avais l’impression de ne plus reconnaître mon propre corps. Ce corps changeait sans que je ne puisse rien y faire. Ces courbes qui devenaient plus visibles. Cette poitrine qui me mettait mal à l’aise. Mon tout petit ventre qui se gonflait à chaque cycle. Je me sentais impuissante. J’avais juste l’impression de perdre le contrôle de moi-même.

Chaque fois qu’une tache apparaissait sur mes vêtements, je ressentais de la honte et de la colère. Chaque douleur insupportable me poussait à me demander : pourquoi ça devait m’arriver ? Pourquoi moi ? Ces questions tournaient dans ma tête sans réponse. Et puis, il y avait les autres. Les moqueries, les regards gênants, et parfois même les remarques maladroites me blessaient profondément. Cela renforçait encore plus cette distance entre moi et mon corps. Je n’arrivais pas à l’aimer, ni à le considérer comme un allié.

Je me sentais comme enfermée dans un corps que je ne voulais pas. Ce corps imposait ses règles, ses changements, et ses douleurs sans que je puisse m’y opposer. Je voulais l’ignorer, mais c’était impossible. Il était là, me rappelant sans cesse cette étape de la vie que je n’étais pas prête à accepter. Petit à petit, j’ai compris que ce rejet n’était pas seulement dirigé contre mon corps, mais contre ce qu’il représentait : une nouvelle phase de ma vie, pleine de changements que je ne comprenais pas encore. Mais pouvait-on vraiment fuir ce qu’on est ?

Une question de dignité et de conditions

Mais il y avait un problème majeur qui rendait tout encore plus compliqué : les toilettes du lycée. Elles étaient dans un état lamentable, complètement insalubres, avec des portes cassées, des murs tâchés d’humidité, et souvent aucun moyen de les nettoyer correctement. Parfois, il n’y avait même pas d’eau courante. Trouver un endroit propre où me changer relevait de l’exploit. Presque d’un miracle.

Ces conditions transformaient mes périodes de règles en une véritable épreuve. À chaque cycle, le stress montait dès le matin, car je savais ce qui m’attendait. Je me demandais sans cesse : et si je faisais une tache sur mes vêtements ? Où pourrais-je aller me changer ? Et si quelqu’un se moquait de moi ? Ces questions me hantaient, à tel point que j’avais souvent envie de tout abandonner.

S’il y a bien une chose qui a marqué ma vie scolaire, c’était ces quelques jours par mois. Ces jours qui, au lieu d’être vécus avec sérénité étaient synonymes d’angoisse et d’humiliation. Je préférais rester chez moi. Parfois, je m’inventais une maladie ou une excuse pour ne pas aller au lycée. Si je me forçais à y aller, je passais la journée à m’inquiéter, à surveiller mes vêtements, à éviter les regards. Et souvent, je finissais par craquer. Je me retrouvais parfois en larmes dans un coin, incapable de supporter cette situation.

Même à l’université, les choses n’étaient pas différentes. Les toilettes étaient à peine meilleures, et les infrastructures, tout comme les mentalités, n’avaient pas beaucoup évolué. Je continuais de manquer des cours pendant mes règles. Je vivais dans la peur de ne pas me salir.

Et aujourd’hui ? Dans ma vie professionnelle, ces jours restent difficiles. Bien sûr, les toilettes de mon lieu de travail sont en meilleur état que celles du lycée, mais la douleur, elle, reste la même. Il m’arrive encore de me cacher dans les toilettes pour pleurer, submergée par un mélange de douleur physique et d’émotions que je ne parviens pas à contrôler.

Mais avec du recul, les règles, ce n’est pas « juste ». Ce n’est pas un simple événement mensuel, anodin et facile à oublier. C’est tellement plus. C’est un mélange de douleur, de gêne, de honte parfois, et d’angoisse. Ces quelques jours, que beaucoup considèrent comme une banalité, représentent pour moi bien plus qu’un simple passage.

Pour moi, les règles ne sont pas juste un événement du mois. Ce sont des jours où mon corps crient, où les douleurs me rappellent à chaque instant leur présence. Ce sont des jours où il faut composer avec des crampes insupportables, des vêtements tachés par accident, et des infrastructures parfois inadaptées. Ce sont des jours où il faut affronter les regards, les jugements et, souvent, le silence des autres face à ce que l’on traverse.

Pour être honnête avec moi-même et avec les autres, je dois l’admettre : je n’aime pas mes règles. Pas parce qu’elles sont en elles-mêmes une « mauvaise » chose, mais parce qu’elles viennent avec leur lot de souffrances. Chaque mois, elles arrivent, accompagnées de douleurs physiques et d’un poids mental que je n’ai pas encore appris à porter avec légèreté.

Pour l’instant, je ne sais pas encore comment les accepter pleinement. Mais j’ose espérer qu’un jour, dans un futur proche, je pourrai faire la paix avec elles. J’espère qu’un jour, je verrai au-delà des douleurs et des désagréments. J’espère que j’arriverai à comprendre leur rôle dans ma vie, à les accepter comme une partie de moi-même, sans ressentir cette colère ou ce rejet.

Mais ce chemin, je sais qu’il prendra du temps. Et peut-être qu’en apprenant à les comprendre, je finirai aussi par mieux me comprendre moi-même.

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