Les mémoires d’Amédja : quand les bulldozers effacent l’histoire
Le progrès est souvent présenté comme une voie vers un avenir radieux, mais il semble en réalité ne profite qu’à une élite. Il chasse les plus démunis, efface leur passé pour faire place aux plus riches. L’urbanisation, au lieu d’être un levier d’inclusion, devient un outil d’exclusion. Dans une société censée être ouverte à tous, ceux qui sont déjà vulnérables sont poussés à la marge. Les bulldozers, qui devraient symboliser la modernité, ne construisent pas l’avenir. Ils détruisent des vies et effacent les traces de ceux qui, pourtant, ont façonné la ville de leurs mains. Si la science sans conscience n’est que ruine de l’âme, alors un projet de développement qui exclut l’humain de sa conception n’est que ruine de l’humanité.

Le gouvernement annonce un grand projet d’urbanisation, promettant de transformer radicalement la ville. Plusieurs marchés et habitations sont condamnés à disparaître pour faire place à de vastes infrastructures modernes. Ce projet, censé être un moteur de développement, efface des communautés entières. Emporte avec lui les lieux de vie et de commerce qui ont longtemps fait battre le cœur de la ville. Derrière cette promesse de progrès, des milliers de familles se retrouvent dépossédées, sans solution de relogement. La question se pose alors : à quel prix avance-t-on vers l’avenir ?
Le début du cauchemar
Les bulldozers avancent sans s’arrêter. Le bruit est énorme, comme un tonnerre qui ne cesse de gronder. Les maisons tombent une par une. Un grand bruit résonne dans tout le quartier. Les murs, qui étaient solides avant, se brisent et se transforment en poussière. La rue, autrefois pleine de vie, est maintenant déserte. Il n’y a plus de monde, plus d’âme. Amédja disparaît petit à petit sous les coups de ces énormes machines.
Fatou reste là, immobile. Elle croise les bras sur sa poitrine, comme pour se protéger du froid qui envahit son cœur. Elle regarde sa maison s’effondrer, les murs se transformant en poussière. La rue est vide. Amédja disparaît. Chaque brique qui tombe est comme un morceau de sa vie qui s’échappe. Elle repense au jour où, avec son mari, ils ont construit cette maison. Ils l’ont faite pierre par pierre, avec leurs mains, leur travail, leurs rêves. C’était il y a longtemps. Aujourd’hui, tout a disparu en quelques minutes.

Les policiers avancent sans hésiter tout en frappant ceux qui essaient de les arrêter. Ils utilisent leurs matraques pour repousser violemment les gens. Puis, ils vont droit vers les petites tables des vendeuses et les renversent d’un coup. Les fruits, les légumes, tout ce qu’elles avaient. Tout est écrasé sous leurs pieds. Les vendeuses, sans pouvoir rien faire, regardent leur travail se détruire. Ce qu’elles utilisaient pour vivre disparaît en un instant. C’est le chaos, la violence semble inutile, et l’air est rempli d’injustice. Alors, dans un dernier effort, les vendeuses crient : « Nous voulons juste vendre ! Nous ne voulons pas voler ! » « Laissez-nous vendre, laissez-nous exister ! » Mais leurs mots sont engloutis par la violence autour d’elles.
Destruction totale
Il faut tout détruire. Absolument tout. Tout effacé. Les commerces, les rêves des petits vendeurs et vendeuses… Il faut anéantir la vie qui est présente ici. Les voisins regardent aussi, figés et sidérés. Il n’y a rien à dire. Que pourrait-on dire face à un tel désastre ? Certains ont déjà pris leurs affaires et sont partis. Ils préfèrent tourner le dos à cette vision insupportable. D’autres, comme Fatou, restent là. Ancrés au sol, comme si s’en aller revenait à abandonner une partie d’eux-mêmes. Les autorités ont parlé de « progrès ». Mais quel progrès, se demande Fatou, efface ainsi l’histoire, détruit des vies en un claquement de doigts ? Peut-être est-ce aussi cela, le progrès : détruire tout. Tout ce qu’il y a de plus beau chez les plus démunis.
Les enfants ne courent plus dans les rues. Les rires et les cris de joie ont laissé place à un silence lourd. Les anciens, qui s’asseyaient autrefois sous les arbres pour se souvenir des vieux temps, ne sont plus là. Ils se cachent, derrière leurs portes fermées, pour échapper au bruit des bulldozers. Les commerçants ont fermé leurs magasins en hâte, laissant derrière eux des étals renversés et des produits abandonnés. Le marché d’Amédja n’est plus vivant. Il n’est plus qu’un champ de ruines. Si la science sans conscience détruit l’âme, alors un projet de développement qui oublie l’humain détruit l’humanité. Si la science sans conscience n’est que ruine de l’âme, alors un projet de développement qui exclut l’humain de sa conception n’est que ruine de l’humanité.
Les souvenirs disparaissent avec les briques, les tuiles, les portes en bois arrachées sans délicatesse. Chaque coup porté aux murs semble effacer un peu plus l’histoire d’Amédja. Les vies se mêlent à la poussière. Les voix se taisent sous le bruit des machines. Pourtant, Fatou sait qu’au fond d’elle, Amédja vit encore. Il y a des choses que l’on ne peut effacer, peu importe combien de bulldozers on envoie.
Tout se perd
Plus loin, Oumar, le jeune vendeur de fruits, regarde son petit commerce se faire balayer par les machines. C’était son moyen de survie, son espoir d’un avenir meilleur. Avec son étal, il gagnait de quoi nourrir sa famille. Aujourd’hui, il ne reste que des débris de bois, des mangues écrasées, des oranges dispersées sur le sol. Il ne sait pas où aller. Personne ne leur a offert de solution. Pas de plan de relogement, pas de compensation. Juste des promesses vides laissées en suspens.
À côté de lui, Awa, la couturière, voit son atelier réduit en poussière. Chaque pagne qu’elle avait cousu avec soin, tout est perdu. Ses doigts tremblent. Elle ne sait plus quoi faire de ses mains. Elle se rappelle les journées passées à travailler pour habiller les femmes du quartier. A discuter des derniers modèles, des nouvelles modes. Aujourd’hui, il ne reste rien. Juste un tas de débris.
Les bulldozers avancent encore. Ils n’ont pas de pitié, pas d’émotion. Ils effacent tout sur leur passage : les vies, les souvenirs, les espoirs. Fatou sent une larme rouler sur sa joue. Elle pense aux années passées ici, à toutes les histoires qui se sont déroulées dans ce quartier. Des naissances, des mariages, des deuils. Des moments de joie, de peine, de colère. Tout cela est parti.
Sous le masque du progrès se cache une réalité amère : les petites entreprises, les familles modestes, les commerçants de rue sont les premières victimes de cette transformation. Les maisons qui ont vu grandir des générations, les petites échoppes qui ont fait vivre des milliers de personnes, les espaces de convivialité. Tout cela disparaît pour laisser place à des complexes commerciaux et des immeubles de luxe. Ce qui semblait être un coin de solidarité et d’entraide devient une zone de profit où seuls les plus riches auront leur place.
Ce qui était censé être un développement pour tous n’est, en réalité, qu’un enrichissement des plus privilégiés, au détriment de ceux qui, comme Amédja, ont toujours fait vivre la ville avec leurs petites mains et leur détermination. Dans ce monde en mutation, ce sont les plus vulnérables qui sont sacrifiés, et l’espoir d’un avenir meilleur semble s’éloigner à mesure que les bulldozers avancent.
Ce type de développement, qui prétend apporter une modernité bénéfique à la ville, ne fait qu’élargir le fossé entre les riches et les pauvres. Ceux qui n’ont pas les moyens de s’adapter à ces changements sont laissés pour compte. Tandis que ceux qui en ont les moyens continuent à prospérer, toujours plus loin des réalités des plus démunis. Le développement ne profite qu’aux riches.
On cherche à ce que tout soit parfait, sans aucun défaut. On rêve de villes modernes, avec des rues bien tracées, des immeubles neufs, où tout est propre et bien organisé selon les standards du développement. Pourtant, la vraie beauté de la vie se trouve dans un mélange de beau et de moins beau, de lumière et d’ombre, de progrès et de pauvreté. C’est ce contraste qui rend notre monde riche et intéressant.
Le progrès, ce n’est pas juste la beauté des grandes tours et des larges avenues. C’est aussi accepter ce qui est imparfait. Voir la valeur des quartiers populaires, des marchés animés, des lieux modestes mais pleins de vie. Le progrès, c’est aussi cela : reconnaître que les imperfections font partie de notre histoire commune. Il ne s’agit pas de tout détruire pour tout refaire, mais de trouver un juste milieu entre modernisation et respect du passé. Entre nouveauté et préservation des traditions. Ce que certains voient comme moche — des petites ruelles, des maisons en tôle, des marchés de rue — c’est souvent ce qui donne du caractère à une ville. Si on les remplace au nom du développement, on perd plus que des bâtiments ; on perd la chaleur humaine qui les rend uniques.

Quand l’urbanisation détruit la débrouillardise
À Dioulabougou, un quartier populaire où je vis, je sais à quel point les petits commerces sont essentiels pour la survie des habitants. Là-bas, chaque échoppe est plus qu’un simple point de vente ; c’est un moyen de subsistance pour des familles entières. Les vendeuses de légumes, les réparateurs de téléphones, les couturières… Tous ces petits commerçants contribuent à faire battre le cœur du quartier.
Dans ces ruelles animées, les gens dépendent de ces petites activités pour subvenir à leurs besoins quotidiens. Un étal de fruits peut nourrir une famille, une boutique de tissus permet de payer la scolarité des enfants, et un atelier de réparation de motos couvre les frais médicaux en cas de maladie. Ici, tout est question de débrouillardise et de solidarité.
Mais avec ce projet d’urbanisation qui menace de tout raser, c’est bien plus que des maisons qu’on détruit. On anéantit des vies, on brise des espoirs. Quand les bulldozers viendront, ce ne seront pas que des murs qui tomberont ; ce sont des moyens de survie qui disparaîtront. À Dioulabougou, on sait que le « progrès » tel qu’on nous le promet n’inclut pas les plus modestes. On les chasse pour laisser place aux plus aisés, et ce sont toujours les plus pauvres qui en paient le prix fort.
La Plume engagée pour un monde meilleur !
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